Retrait D.A.B. - Sophie Dartigeas
        
Retrait D.A.B.
Cette série est issue d’une réflexion sur la ville et ses pratiques.
J’ai pris la place d’une photographe « ethnologue urbain » et me suis penchée sur les habitudes du corps, le rapport que l’on entretient
au temps et à l’espace dans la mégapole de la surmodernité (concept emprunté à Marc Augé).
Je réfléchissais donc sur le distributeur automatique de billets, sur les gestes que le corps connaît, devançant même les instructions, sur
le rapport à l’automate, sur le coté virtuel de l’argent qui finit par se transformer en un billet, à peine moins virtuel d’ailleurs, permettant
cependant de se procurer l’objet de notre désir ou d’assouvir la faim.
Et enfin cette question de la confidentialité, d’esquive des regards indiscrets pour se retrouver, notre tour venu, seul devant la machine
qui nous fera un rapport détaillé de notre comportement sur une feuille à la fin du mois. J’y vois tout comme Serge Tisseron, une sorte de
confessionnal moderne.
C’est au cours de ce travail que je découvris son texte :
Tirages originaux de l’auteur sur baryté, formats 30x40 cm
Prenons le cas d’un objet aussi répandu qu’un distributeur automatique
de billets de banque. Du point de vue de l’usage, c’est
une machine qui transforme l’argent virtuel de nos comptes en espèces
sonnantes et trébuchantes. En tant que signes, le nombre et la couleur
des distributeurs nous informent à la fois sur l’état de la compétition
bancaire et les nouvelles images de l’argent. Mais, pour celui qui prend
sa place dans une file d’attente et se penche vers le guichet en se cachant
des regards indiscrets, le distributeur automatique est aussi une
source de rêveries de culpabilité et de reconnaissance, de punition et
de récompense. À travers les attitudes corporelles qui nous attachent à
elle, cette machine est une sorte de confessionnal vers lequel nous nous
inclinons pour consulter notre crédit auprès de notre banquier avec la
même inquiétude que celle du catholique qui, jadis, s’enquerrait du
sien auprès de Dieu. Elle est aussi une sorte de théâtre moderne. On
s’y montre en consommateur parmi les autres en prenant sa place dans
la file d’attente, on y tente sa chance en vérifiant si, par hasard, un
virement anticipé n’aurait pas renfloué notre compte, et enfin on proteste
contre l’indifférence de la machine à nos malheurs comme jadis
on protestait contre l’indifférence de Dieu. Autour des distributeurs,
se mettent ainsi en place des conduites magiques qui ne doivent rien à
leur fonction réelle et tout à la mythologie religieuse qui y fait son nid
par «techniques du corps (1)» interposées.
1. Selon l’expression de Marcel Mauss (Sociologie et Anthropologie,
PUF, 1950
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